Entre exigence de professionnalisation, respect des parcours et confusion sur les réseaux sociaux, la déclaration de Gassim Chérif Mahamat relance le débat sur la formation et la reconnaissance des journalistes tchadiens.
N’DJAMÉNA — Une phrase peut parfois susciter un débat qui dépasse largement l’intention de son auteur. Depuis la déclaration de Gassim Chérif Mahamat, ministre tchadien de la Communication et porte-parole du gouvernement, sur la formation des journalistes, les interrogations se multiplient dans le paysage médiatique tchadien. Mais au-delà des réactions, une question mérite d’être posée : comment comprendre ses propos sans les déformer, tout en reconnaissant les compétences et l’expérience des professionnels des médias du pays ?
Le 3 octobre 2026, à l’occasion de l’ouverture officielle de l’Institut supérieur de journalisme et de communication du Tchad (ISJCT), à N’Djaména, le ministre a déclaré, selon le média Tchadinfos : « La question de la régulation est une question très importante. D’une part, parce que les journalistes ne sont pas bien formés. D’autre part, parce qu’il n’y a pas d’autres moyens de vérifier », a-t-il déploré.
Ces propos, qui établissent un lien entre formation, vérification de l’information et régulation du secteur, ont suscité des interrogations chez certains professionnels. Pour autant, leur analyse exige de distinguer les mots prononcés, leur contexte et les interprétations qu’ils peuvent provoquer.
Une formulation qui interpelle la profession
Le choix des mots n’est jamais anodin, particulièrement lorsqu’il émane du ministre chargé de la Communication et porte-parole du gouvernement. En déclarant que « les journalistes ne sont pas bien formés », sans préciser davantage le périmètre de son constat dans la citation rapportée, le ministre emploie une formulation générale qui peut être perçue comme une appréciation de l’ensemble de la profession.
C’est précisément là que réside la difficulté.
S’agit-il d’un constat concernant les insuffisances de formation d’une partie des acteurs du secteur, d’une préoccupation liée à certaines pratiques professionnelles ou d’une appréciation plus large du niveau de préparation des journalistes tchadiens ? La déclaration rapportée ne permet pas, à elle seule, de trancher cette question.
Il convient donc d’éviter deux écueils : prêter au ministre une intention qui n’est pas établie et transformer sa déclaration en affirmation selon laquelle aucun journaliste tchadien ne serait formé.
La rigueur journalistique impose de rapporter fidèlement les propos, mais aussi de ne pas leur attribuer une portée que les éléments disponibles ne permettent pas de confirmer.
L’ouverture d’une école invalide-t-elle les compétences déjà acquises ?
L’inauguration de l’ISJCT constitue une initiative importante pour le développement de la formation aux métiers du journalisme et de la communication au Tchad. L’établissement ambitionne de contribuer à la préparation des nouvelles générations et au renforcement des compétences professionnelles.
Mais une question mérite également d’être posée : la création d’une nouvelle institution de formation signifie-t-elle que les journalistes déjà en activité seraient dépourvus de compétences ?
La réponse doit être nuancée. Une école peut structurer les apprentissages, transmettre les fondamentaux du métier, renforcer la maîtrise des techniques d’enquête et développer les pratiques de vérification. Elle ne saurait, pour autant, effacer les acquis de professionnels qui ont construit leur savoir-faire au fil des années, sur le terrain et au sein des rédactions.
Au Tchad, comme ailleurs, les parcours journalistiques sont diversifiés. Certains professionnels sont issus de formations universitaires spécialisées ; d’autres ont appris le métier dans les rédactions, au contact de journalistes expérimentés, avant de compléter leurs connaissances par des formations continues.
Ces trajectoires ne sont pas nécessairement opposées. Elles peuvent se compléter, à condition que l’expérience s’accompagne d’une exigence constante de rigueur, d’éthique et d’actualisation des compétences.
L’enjeu n’est donc pas d’opposer les journalistes formés à l’université à ceux qui ont appris sur le terrain, mais de garantir à tous les moyens de progresser et d’exercer leur métier dans le respect des règles professionnelles.
L’expérience des aînés mérite aussi d’être reconnue
Derrière cette controverse se trouve une autre préoccupation : la reconnaissance du travail accompli par les générations de journalistes qui ont contribué à construire le paysage médiatique tchadien.
Avant l’ouverture de l’ISJCT, des professionnels ont couvert les événements politiques, sociaux, économiques et culturels du pays. Ils ont travaillé dans les radios, les télévisions, la presse écrite et, plus récemment, les médias numériques. Certains ont formé des collaborateurs, encadré de jeunes reporters et transmis des pratiques professionnelles à travers leur expérience quotidienne.
Leurs parcours méritent d’être considérés avec sérieux, sans idéaliser le passé ni minimiser les exigences actuelles.
Il serait donc réducteur de laisser entendre que la professionnalisation du journalisme au Tchad commencerait avec l’ouverture d’un établissement spécialisé. L’ISJCT peut marquer une nouvelle étape dans l’organisation de la formation, mais il s’inscrit dans une histoire médiatique déjà riche de parcours, d’expériences et de contributions.
Par ailleurs, le fait qu’une personne ait suivi une formation ne garantit pas automatiquement la qualité de son travail. À l’inverse, l’absence d’un diplôme spécialisé ne suffit pas à disqualifier systématiquement un professionnel expérimenté.
Ce qui compte, au-delà des titres, c’est la capacité à rechercher les faits, à recouper les sources, à respecter les personnes, à distinguer l’information du commentaire et à rendre compte de la réalité avec honnêteté.
Journalistes et utilisateurs des réseaux sociaux : ne pas tout confondre
Le débat prend une autre dimension à l’heure où les réseaux sociaux ont profondément transformé la circulation de l’information.
Aujourd’hui, chacun peut créer une page, publier un texte, partager une vidéo ou commenter un événement. Cette liberté de publication constitue une réalité du numérique. Mais elle ne signifie pas que toute personne qui publie régulièrement des contenus exerce nécessairement le métier de journaliste.
Le journalisme implique une démarche professionnelle : rechercher et vérifier les informations, confronter les versions, identifier les sources, contextualiser les faits et assumer la responsabilité de ce qui est publié.
Un utilisateur des réseaux sociaux peut contribuer utilement à la diffusion d’une information, témoigner d’un événement ou alerter sur une situation. Toutefois, ces contributions ne remplacent pas automatiquement le travail de vérification et de traitement journalistique.
La distinction est essentielle, notamment lorsque des informations non vérifiées circulent rapidement et que des erreurs peuvent porter atteinte à la réputation des personnes ou alimenter des tensions.
Il faut néanmoins éviter l’excès inverse : les journalistes professionnels ne sont pas à l’abri des erreurs. Leur crédibilité repose précisément sur leur capacité à reconnaître les faits, à corriger les informations inexactes et à respecter les principes déontologiques.
La liberté d’expression et le professionnalisme ne s’opposent donc pas. Ils doivent s’articuler autour de responsabilités clairement comprises.
Réguler les médias : une nécessité qui appelle des précisions
Le ministre a également relié la question de la formation à celle de la régulation. Ce rapprochement soulève un enjeu important : comment améliorer la qualité de l’information sans réduire le débat à la seule question du niveau de formation des journalistes ?
La régulation peut contribuer au respect des règles professionnelles, à la responsabilité des médias et à la protection du public. Mais elle ne saurait, à elle seule, résoudre les difficultés du secteur.
La qualité de l’information dépend également des conditions de travail dans les rédactions, de l’accès aux sources, des moyens techniques et financiers disponibles, de la formation continue et du respect de l’indépendance éditoriale.
La vérification des faits, en particulier, nécessite des méthodes, du temps, des ressources et un accès suffisant à des informations fiables. Elle constitue une responsabilité essentielle du journaliste, mais elle suppose aussi un environnement professionnel qui permette de l’exercer correctement.
Dès lors, si l’objectif est de renforcer la fiabilité de l’information au Tchad, le débat gagnerait à porter sur des mesures concrètes : développement de la formation continue, accompagnement des rédactions, promotion de l’éducation aux médias et à l’information, amélioration de l’accès aux sources et encouragement de l’autorégulation professionnelle.
Il importe également de préserver une distinction fondamentale : la régulation du secteur et la vérification journalistique répondent à des fonctions différentes. Elles peuvent se renforcer mutuellement, mais l’une ne remplace pas l’autre.
Un débat qui doit faire progresser le journalisme tchadien
La déclaration de Gassim Chérif Mahamat aurait pu rester un passage parmi d’autres de la cérémonie d’ouverture de l’ISJCT. Elle est devenue un sujet de discussion qui invite les acteurs des médias à réfléchir à la formation, à la déontologie, à la reconnaissance de l’expérience et à la place du journalisme dans l’espace public.
Le ministre, lui-même passé par le secteur médiatique avant d’exercer des responsabilités publiques, connaît les réalités de cet univers. Cette trajectoire rappelle que les expériences professionnelles peuvent constituer une source de compétences, sans dispenser personne de la nécessité de continuer à apprendre.
Pour autant, la question de son propre parcours ne doit pas servir à mettre en doute ses compétences. Le débat gagnerait à rester centré sur la formulation de ses propos, leur portée et les défis réels de la profession.
Il ne s’agit ni de rejeter la nécessité de former davantage les journalistes ni de considérer toute critique comme une attaque contre la profession. Il s’agit de reconnaître les insuffisances lorsqu’elles existent, sans généraliser abusivement, et de valoriser les compétences là où elles sont démontrées.
L’ouverture de l’ISJCT peut ainsi devenir une occasion de dialogue entre les institutions de formation, les autorités de régulation, les organisations professionnelles et les rédactions. Une telle dynamique permettrait de renforcer les compétences des jeunes entrants tout en offrant aux journalistes déjà en activité des possibilités de perfectionnement.
En conclusion : former davantage, sans dévaloriser l’existant
Le journalisme tchadien a besoin de formations solides, de professionnels responsables, de rédactions mieux accompagnées et d’un environnement favorable à la production d’une information fiable.
Mais il a également besoin de reconnaissance, de dialogue et de discernement dans les débats qui concernent son avenir.
Une école de journalisme ne doit pas être perçue comme le point de départ absolu de la compétence journalistique au Tchad, mais comme une opportunité de consolider et de transmettre un savoir-faire déjà construit par plusieurs générations de professionnels.
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre formation académique et expérience de terrain. Il est de faire converger les deux au service du public.
Car, au bout du compte, la crédibilité d’un journaliste ne se mesure pas uniquement au diplôme qu’il possède, mais aussi à la qualité de ses enquêtes, à la rigueur de ses vérifications, au respect de l’éthique et à sa capacité à informer sans tromper.
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