N’Djamena — Et si le théâtre redevenait l’un des grands espaces de dialogue et de sensibilisation de la société tchadienne ? Par les émotions qu’il suscite, les personnages qu’il fait vivre et les histoires qu’il raconte, le spectacle vivant possède une force singulière : celle de toucher les consciences, de provoquer le débat et, parfois, de contribuer à changer les comportements.

C’est cette capacité que met en lumière une initiative de sensibilisation aux violences basées sur le genre (VBG) menée dans cinq provinces du Tchad, dont N’Djamena. Pour rapprocher le message des populations, les organisateurs ont fait un choix fort : placer le théâtre au cœur de la campagne.
Quand la scène devient un espace de sensibilisation
Avec le soutien de l’Ambassade de France au Tchad, l’Association d’échanges culturels Kadja Kossi, à travers la Compagnie de théâtre Kadja Kossi et le Ballet Irifé, a conduit cette campagne dans plusieurs provinces du pays.

L’objectif était de sensibiliser les populations aux différentes formes de violences basées sur le genre, à leurs conséquences sur les victimes, mais également aux démarches juridiques et aux mécanismes de recours disponibles en cas d’agression.
Plutôt que de s’appuyer uniquement sur les conférences ou les discours institutionnels, l’initiative a choisi de raconter les réalités vécues à travers le spectacle.
Sur scène, les situations de violence deviennent des histoires auxquelles chacun peut s’identifier. Les personnages permettent de mettre des mots sur des réalités parfois difficiles à évoquer ouvertement. Le message devient ainsi plus accessible, plus concret et surtout plus proche du quotidien des communautés.
Dans les différentes localités visitées, les représentations ont suscité l’intérêt du public et permis de diffuser des messages de sensibilisation auprès de milliers de personnes.
Le théâtre pour parler d’une réalité qui touche toute la société
Les violences basées sur le genre ne sont pas seulement une question juridique ou institutionnelle. Elles constituent une réalité sociale qui touche des femmes, des filles et, plus largement, des familles et des communautés entières.

Face à une telle réalité, le théâtre offre un langage différent. Il permet de sensibiliser sans transformer nécessairement le public en simple auditeur d’un discours.
Le spectateur voit, ressent, s’interroge et peut parfois se reconnaître dans une situation présentée sur scène.
Le comédien devient alors un passeur de messages. Le spectacle devient un espace de dialogue. Et le public, au-delà de son rôle de spectateur, peut progressivement devenir acteur d’une prise de conscience collective.
C’est là toute la force du théâtre vivant : transformer une scène en miroir de la société.
Quand l’art devient un outil de changement social
Cette campagne rappelle également que le théâtre est bien plus qu’un simple divertissement.

Dans une société où certaines questions restent difficiles à aborder directement, l’art peut ouvrir des espaces de discussion. Il permet de regarder les problèmes en face, d’en parler et de réfléchir collectivement aux réponses possibles.
La sensibilisation aux VBG en est une illustration. Mais la même démarche pourrait être appliquée à d’autres enjeux qui concernent directement les communautés : paix, cohésion sociale, droits humains, santé, éducation, citoyenneté ou encore protection de l’environnement.
Le spectacle vivant peut ainsi devenir un véritable outil d’éducation populaire et de dialogue communautaire.
Redonner au théâtre tchadien la place qu’il mérite
Derrière cette campagne de sensibilisation apparaît toutefois une autre question, plus profonde : quel avenir pour le théâtre tchadien ?

Pendant des années, les salles de spectacle ont constitué des espaces privilégiés de rencontre, de divertissement et de réflexion. Les familles, les jeunes et les passionnés de culture s’y retrouvaient pour découvrir les créations des artistes et partager ensemble les émotions du spectacle vivant.
Aujourd’hui, cette dynamique semble s’essouffler.
Le manque de moyens de production, d’espaces adaptés, de promotion et d’accompagnement durable fragilise les compagnies et les artistes. À terme, le risque est de voir disparaître progressivement une forme d’expression artistique qui a pourtant marqué plusieurs générations de Tchadiens.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment organiser des spectacles, mais comment créer les conditions permettant au théâtre de vivre durablement.
Le soutien du SCAC, une opportunité pour la scène tchadienne
Dans ce contexte, l’appui du Service de coopération et d’action culturelle (SCAC) de l’Ambassade de France au Tchad constitue un signal encourageant pour le secteur culturel.

L’expérience portée par Kadja Kossi et le Ballet Irifé montre qu’un investissement dans le théâtre peut produire des résultats qui dépassent largement le cadre artistique.
Soutenir le théâtre, c’est aussi soutenir la sensibilisation, l’éducation, le dialogue communautaire et la cohésion sociale.
Un accompagnement plus durable pourrait notamment contribuer à renforcer la formation des artistes, soutenir la création de nouvelles productions, favoriser la circulation des spectacles dans les provinces, promouvoir les jeunes talents et améliorer les conditions d’accès aux espaces culturels.
Car le théâtre ne peut vivre sans public. Et le public ne peut durablement revenir dans les salles que si les spectacles sont régulièrement produits, médiatisés et accessibles.
Une campagne à poursuivre et à élargir
Au regard de l’intérêt suscité par cette initiative, sa reconduction et son extension à d’autres provinces du Tchad pourraient constituer une étape importante.

Une campagne plus large permettrait de toucher davantage de communautés et de renforcer la sensibilisation sur les violences faites aux femmes et aux filles.
Mais elle pourrait également ouvrir une perspective plus ambitieuse : faire du théâtre un outil permanent de sensibilisation et de dialogue au Tchad.
Les artistes pourraient ainsi continuer à porter, à travers leurs créations, des messages sur les VBG, mais aussi sur la paix, la cohésion sociale, les droits humains, la santé, l’éducation, la citoyenneté ou encore l’environnement.
Retrouver la noblesse d’un art qui a marqué des générations
Il fut une époque où les salles de théâtre étaient des lieux particulièrement vivants. Les spectacles étaient attendus, les comédiens reconnus et la scène constituait un véritable espace de dialogue entre les artistes et la société.
Cette tradition mérite aujourd’hui d’être revitalisée.
Le théâtre tchadien a besoin d’un nouveau souffle. Il a besoin de producteurs, de mécènes, de partenaires institutionnels, de médias et, surtout, d’une véritable politique de promotion et de valorisation de l’art dramatique.
L’expérience de Kadja Kossi et du Ballet Irifé apporte une réponse encourageante : il existe encore un public et la scène peut mobiliser les communautés lorsqu’elle porte des histoires et des messages qui leur parlent.
Le rideau ne doit pas tomber
Le théâtre tchadien ne demande pas seulement des applaudissements. Il demande des espaces, des moyens, de la reconnaissance et des partenaires pour continuer à faire vivre la création artistique.
La campagne de sensibilisation aux VBG démontre qu’une scène soutenue et intégrée à une action sociale peut devenir un puissant vecteur de changement.
Le défi est désormais de faire de cette expérience non pas une initiative isolée, mais le point de départ d’un nouveau souffle pour le théâtre tchadien.
Parce qu’une scène qui s’éteint, c’est une voix qui disparaît.
Mais une scène que l’on soutient peut devenir une lumière capable d’éclairer toute une société.
Le rideau ne doit donc pas tomber sur le théâtre tchadien. Il est temps, au contraire, de le lever à nouveau, plus haut et plus largement, afin que les voix des artistes, les histoires de la société et les applaudissements retrouvent leur place dans les salles du Tchad.
Le théâtre doit redevenir vivant. Et pour qu’il le reste, il faut désormais lui donner les moyens de vivre.
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